
On nous apprend à viser l’excellence, à être investis, performants, moteurs. A faire bien, puis mieux et toujours mieux. En revanche, on ne nous apprend pas à nous demander : à quel prix ?
Dans des entreprises qui cherchent de plus en plus à se démarquer par la qualité et prônent la quête de l’excellence, les salariés peuvent se retrouver pris en étau entre leur volonté de donner tout ce qu’ils ont pour atteindre cet objectif et la réalité de leurs ressources (énergie, temps, ressources mises à disposition par l’entreprise…).
De l’excellence au burn-out, il n’y a qu’un pas, c’est bien pour cela que ce ne sont pas forcément les salariés les « moins solides » qui s’effondrent, mais au contraire les consciencieux, les performants, les fiables.
L’excellence : une qualité ?
Déjà à l’école, on nous enseigne qu’il faut bien faire, voire faire mieux que bien.
Vous souvenez-vous des 2 points bonus dans vos contrôles de maths du collège ? Ces 2 points qui faisaient que David finissait avec un 22/20. Lui, avait eu le temps et les connaissances nécessaires pour répondre à l’exercice en plus, tout en bas du questionnaire : l’exercice pour les bons élèves.
Mais ça commence bien avant le collège. Dans une remarque sur la restitution semestrielle de ma fille en maternelle, j’ai pu lire “E. est moteur du groupe classe”. Bah oui, en plus de bien faire les choses, il faut réussir à tirer les autres vers le haut…
Par la suite, dans le monde professionnel, être performant c’est s’assurer une certaine reconnaissance sociale (il suffit de lire LinkedIn pour s’en rendre compte). Mais c’est aussi mettre à distance certaines peurs : quand on est excellent, on assouvit son besoin de contrôle et on éloigne ainsi la peur de décevoir.
Très vite, on comprend donc que pour être reconnu, apprécié (oserais-je dire aimé ?) il faut faire mieux que “bien”, laver plus blanc que blanc, exceller partout et tout le temps. Et comme cela commence dès le plus jeune âge, autant dire que c’est ancré en nous, tel un mode de fonctionnement automatique.
Comprenez-moi bien, je n’ai pas de doute sur le fait que la recherche de l’excellence parte d’un principe vertueux. Oui, c’est en osant espérer faire mieux que les idées se développent, que les innovations éclosent, que les avancées aboutissent.
Néanmoins, il me semble que la ligne est fine entre excellence et perfectionnisme.
Quand l’excellence devient perfectionnisme
C’est le moment de sortir nos fidèles dictionnaires. Voici ce que nous dit l’Académie Française :
Excellence : n.f. Degré éminent de qualité qu’une personne ou une chose atteint dans le domaine qui est le sien.
Perfectionnisme : n.m. Inclination, propension, parfois excessive, à rechercher la perfection.
Je disais que la ligne était fine entre excellence et perfectionnisme, mais n’est-elle pas tout bonnement invisible ?
Comment placer le curseur entre “faire de son mieux” et “ne jamais se sentir assez” ? (et à titre perso, je rajouterais où est la limite entre “ne jamais se sentir assez” et “être un échec ambulant” ?).
On connait tous le dicton “le mieux est l’ennemi du bien”, pour autant, quand on entre dans un mode de fonctionnement perfectionniste, ce n’est pas entendable.
Pour savoir si c’est votre mode de fonctionnement actuel, voici quelques critères dans lesquels vous vous reconnaîtrez si vous êtes perfectionniste :
- difficulté à déléguer : de toute façon, on n’est jamais mieux servi que par soi-même, non ?
- hyper-responsabilité : en mode je prends tout sur mes épaules “ohlala, l’ambiance au bureau n’est pas au beau fixe, c’est certainement que JE n’ai pas sû faire ce qu’il fallait au bon moment” se dit l’assistante admin 🙊
- incapacité à s’arrêter : réveil à 2h46, “oh punaise, je n’ai pas encore créé le parcours de formation que j’avais promis à Patrice, et demain je n’aurai pas le temps, c’est les paies, et jeudi l’AG”. Note à moi-même : Mais dors, bordel !
- besoin de validation : plus rien de ce qu’on fait n’a de valeur tant que cela n’a pas été adoubé par un pair (point bonus si la validation vient d’un supérieur hiérarchique – de Miss France ou de la Reine d’Angleterre, compliqué là!)
- peur de l’erreur : parce qu’on devient ce qu’on produit, et qui a envie d’être une erreur ?
- auto-critique permanente : vous êtes clairement votre propre manager toxique. Mais supporteriez-vous ce comportement de la part de votre vrai manager?
- culpabilité du repos : avec une to-do list sans fin, on aurait forcément mieux à faire que de se reposer pas vrai ? #OnDormiraQuandOnSeraMort – d’ailleurs savez-vous que le manque de repos est lié à une mortalité précoce* ? Autant se reposer quand on est encore vivant et gratter quelques années supplémentaires 😉
Je suis volontairement tranchante ici, car je suis moi-même en plein dedans. Ça me sert de piqûre de rappel (ou de thérapie) de voir l’absurdité de mon mode de fonctionnement !
Vous avez lu un passage sur l’excellence ci-dessus ? Non ? C’est normal. Le perfectionniste ne cherche pas l’excellence ou la réussite. Il cherche à éviter l’échec.
Du perfectionnisme au burn-out
Une fois qu’on a pris conscience des processus qui se cachent derrière le perfectionnisme, difficile de ne pas voir les facteurs d’un potentiel burnout.
En effet, tout bon perfectionniste qui se respecte :
- ne demandera pas d’aide, ou très peu et en dernier recours uniquement,
- cachera sa souffrance : une façade coûteuse à maintenir en place,
- continuera à tenir bon, à tirer sur la corde, malgré les signaux,
- normalisera l’épuisement : c’est juste un “petit passage à vide” (qui dure depuis 2 ans…),
- pensera que ralentir, c’est déjà échouer.
Les prémices d’un burn-out sont souvent saluées et exhibées comme un badge d’honneur : “elle ne lâche jamais”, “elle est toujours disponible”, “on peut compter sur elle”. On applaudit ces signaux d’alarme au lieu de les écouter.
Si vouloir être excellent signifie s’oublier ou se piétiner soi-même, alors ce n’est plus de l’excellence. C’est de l’épuisement déguisé en vertu, et ça, ce n’est ni souhaitable, ni durable.
Et vous, savez-vous où est votre limite entre “faire de votre mieux” et “ne pas être assez” ?
*Etude Sleep duration and mortality – Does weekend sleep matter? – Åkerstedt – 2019 – Journal of Sleep Research – Wiley Online Library https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/jsr.12712
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